Témoignages

La sociabilité du sommeil

La sociabilité du sommeil

Nous passons environ un tiers de notre vie à dormir, et pourtant, le sommeil est encore largement perçu comme un phénomène individuel. Or, il est profondément social : il se partage et se vit avec les autres, et ses effets se répercutent bien au-delà de la sphère intime. À travers cet article, nous avons abordé la manière dont le sommeil (ou son absence) influence non seulement notre santé physique et mentale, mais aussi nos relations sociales, notre performance au travail et nos dynamiques collectives.

POUR RÉDIGER CET ARTICLE, NOUS AVONS BÉNÉFICIÉ DE L’EXPERTISE DE ALEKSANDRA KAMINSKA, PROFESSEURE AU DÉPARTEMENT DE COMMUNICATION DE L’UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL ET CODIRECTRICE DU PROJET LA SOCIABILITÉ DU SOMMEIL.

Le caractère social du sommeil

Le sommeil se vit rarement seul. Que ce soit en couple, en famille, en colocation ou même à l’hôpital, nous coexistons avec le sommeil des autres. Nous dormons dans des espaces partagés, nous entendons les bruits de nos voisins, nous sommes influencés par les rythmes de celles et ceux qui nous entourent. Même dans l’espace public, nous pouvons être influencés par le sommeil des autres : une tête qui s’endort sur notre épaule dans le métro, ou un-e collègue visiblement fatigué-e au travail.

Cette interdépendance du sommeil nous amène à repenser la notion de repos comme un besoin collectif. Lorsqu’une personne dort mal, les effets se font sentir autour d’elle : baisse d’humeur, irritabilité, difficulté à communiquer. Le sommeil est donc un phénomène intersubjectif qui impacte notre quotidien et nos espaces de vie communs.

L’omniprésence de la fatigue dans notre société

La fatigue est largement répandue dans notre société. Elle est souvent normalisée, voire valorisée comme un signe d’engagement ou de productivité. Dire qu’on est fatigué-e est devenu banal, mais rarement questionné. On attend des personnes qu’elles « tiennent le coup », qu’elles persévèrent, même au détriment de leur bien-être. Ce discours, profondément ancré, peut mener à des jugements erronés, où la fatigue devient synonyme de paresse ou de manque de motivation.

Pourtant, les conséquences de la fatigue sont bien réelles : baisse de performance, difficulté de concentration, irritabilité, isolement social, tensions interpersonnelles, etc. Elle peut même devenir un facteur d’exclusion au sein des milieux professionnels.

Le sommeil : un enjeu de santé publique trop peu reconnu

Malgré son importance, le sommeil reste un parent pauvre des politiques de santé publique. Voici quelques chiffres préoccupants :

  • 40 % des adultes se disent insatisfaits de leur sommeil ;

  • Entre un quart et un tiers des adultes souffrent d’insomnie ;

  • 10 à 15 % souffrent d’insomnie chronique.

Une large part des troubles du sommeil demeure sous-diagnostiquée (apnée du sommeil, narcolepsie, syndrome des jambes sans repos, etc.). De plus, la formation des professionnels de santé sur ces questions est souvent limitée, ce qui retarde les diagnostics et la prise en charge.

De grandes inégalités dans l’accès à un bon sommeil

Le sommeil n’est pas seulement une affaire de routine ou d’hygiène personnelle. Il est profondément influencé par notre environnement social, économique et culturel.

Certaines populations sont plus exposées à des conditions perturbant le sommeil :

  • Les personnes en situation de précarité (logement inadéquat, stress financier, cumul d’emplois) ;

  • Les nouveaux immigrants (instabilité, isolement, horaires atypiques) ;

  • Les femmes (charge mentale accrue, responsabilités familiales, interruptions nocturnes) ;

  • Les personnes racisées ou minorisées, confrontées à un stress chronique lié à la discrimination.

Selon certaines études, les femmes noires sont parmi les plus affectées par les troubles du sommeil, révélant un enjeu important d’équité et de justice sociale.

En milieu de travail : le sommeil, un enjeu collectif

Le lien entre sommeil et milieu professionnel est souvent négligé. Pourtant, le sommeil influence directement la performance, la créativité, la communication et le climat de travail.

Aujourd’hui, il est encore difficile d’ouvrir la discussion sur la fatigue dans nos organisations. Cela requiert de reconnaître que la productivité ne doit pas primer sur le bien-être, et que la fatigue n’est pas un signe de faiblesse, mais davantage un signal d’alarme.

Voici quelques pistes concrètes : 

  • Offrir la possibilité de siestes courtes sur les lieux de travail (notamment après le déjeuner) ;

  • Favoriser une culture organisationnelle souple, avec des horaires de travail adaptés aux chronotypes (matinaux, intermédiaires, nocturnes) ;

  • Intégrer dans les courriels une mention respectueuse des rythmes de chacun-e : « Mes heures de travail ne sont pas nécessairement les vôtres. Merci de répondre à votre convenance. » ;

  • Encourager des temps de repos fragmentés (ex. pauses de 2 heures en après-midi) et revoir l’organisation du temps de travail.

Vers une approche plus humaine et déculpabilisante

Changer notre rapport au sommeil demande une transformation culturelle profonde. Il s’agit :

  • D’arrêter de voir le sommeil comme une question de discipline personnelle ;

  • De déculpabiliser les individus qui dorment mal ;

  • D’ouvrir des espaces de discussion sur la fatigue en entreprise et dans la société ;

  • D’écouter nos rythmes et nos besoins réels sans se comparer aux normes imposées ;

  • D’agir sur les inégalités qui influencent la qualité du sommeil.

Il faut aussi reconnaître que nous ne sommes pas seul-e-s dans notre fatigue. En nommant cette réalité, on crée un terrain propice à des conversations sincères et à des ajustements collectifs.

Pour conclure, le sommeil ne relève ni d’une simple discipline individuelle ni d’un luxe personnel. Il s’inscrit dans des rythmes partagés, façonnés par nos environnements sociaux et professionnels. Lorsque la fatigue s’installe, elle dépasse l’individu : elle circule, affecte les relations, la sécurité, la qualité du travail et la santé collective. Agir sur le sommeil implique donc bien plus que de promouvoir de « bonnes habitudes ». Cela suppose notamment de repenser l’organisation du travail et de réduire les inégalités qui fragilisent certains groupes. En milieu de travail, ouvrir le dialogue sur le sommeil et créer des conditions favorables au repos, c’est investir dans une performance durable et une santé réellement partagée. Car, en définitive, prendre soin de son sommeil, c’est aussi et surtout prendre soin des autres.
 

 


Les idées et astuces partagées dans cet article proviennent d’une récente rencontre de communauté de pratique SMET. Pour en savoir plus ou pour participer à l'une de nos communautés de pratiques, nous vous invitons à consulter notre page web dédiée aux différentes communautés de pratique en région

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